Les trois quêtes du Jésus de l’histoire

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     Dans notre désir de vous faire partager nos découvertes dans ce sentier que nous nommons : « L’intelligence de la foi », le premier article de notre site souhaite vous faire découvrir le travail d’un homme : Daniel Marguerat (1). Plus particulièrement ici, nous vous proposons un résumé de sa conférence : « le juif Jésus » (2), qu’il fit dans le cadre d’un séminaire intitulé : la quête du Jésus de l’histoire. Á cette occasion, il développa ce qui est nommé par les spécialistes : « les trois quêtes sur Jésus ». Ces trois quêtes du Jésus de l’histoire ne concernent pas, comme nous pourrions le penser, des exégètes perdus dans leurs réflexions et qui n’échangeraient qu’entre eux, non, leurs idées, leurs points de vue, leurs découvertes, influencent, peu ou prou et plus ici qu’ailleurs, le monde chrétien, et les « représentations » que nous avons sur celui, que Marie-Madeleine nomma un jour, Rabbouni.

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   Les historiens de cette quête situent une première phase de la redécouverte du Jésus de l’histoire au XIXème siècle, période qui va essentiellement s’occuper à reconstruire cette grande figure de la spiritualité humaine que l’on voyait  en Jésus de Nazareth. Une deuxième phase de la quête du Jésus de l’histoire débute de 1900, jusque dans les années 1980. Cette deuxième quête va s’appliquer, dès lors, à mettre à distance Jésus du judaïsme,  elle  fait de lui un héros libre, d’une religion du cœur, proposant  une morale de l’intention et une religion de l’intériorité, contre un judaïsme dépeint par contre, comme légaliste, rigoriste, étriquée et tatillon.

La troisième quête commence à partir des années 1980, elle va être le temps de la redécouverte de la judaïcité de Jésus. Elle fut initiée par des spécialistes, notamment américains et allemands,  ceux-ci  vont faire voler en éclats le consensus de la deuxième quête, qui distinguait Jésus du judaïsme de son temps, pour ne pas dire l’opposait au  judaïsme de son temps.

   Daniel Marguerat donne des exemples pour illustrer le fait que Jésus ne se singularise pas au sein du judaïsme du 1er siècle palestinien, mais qu’il intervient dans un débat à l’intérieur de celui-ci, par exemple la position critique de Jésus sur les lois de pureté, dans Marc, chapitre VII, verset 15 : « Il n’y a rien d’extérieur à l’homme qui puisse le rendre impur en pénétrant en lui, mais ce qui sort de l’homme, voilà ce qui rend l’homme  impur ».

Jésus paraît ici poser la question de  la légitimité de la cacherout (code alimentaire prescrit aux enfants d’Israël dans la Bible hébraïque). Il faut être plus nuancé, si Jésus dévalorise  l’importance donnée à la pureté alimentaire, il n’en demande pas pour autant la radiation. Il dit uniquement qu’aucun aliment, en soi, n’est pur ou impur.

Le sentiment de Daniel Marguerat sur ce point, c’est que Jésus n’abroge pas le rituel de pureté, mais en proclame la dévalorisation par rapport à la loi morale. Le résultat de cette réévaluation de la position de Jésus par rapport à la Torah, peut-être formulé ainsi : non seulement Jésus ne s’écarte pas du débat pharisien sur la Torah, il en respecte les lois alimentaires, tout en avançant sa propre interprétation et en la légitimant.

Tout ceci a conduit certains exégètes, appartenant à cette troisième quête, à aligner complètement Jésus sur la figure du Rabbi pharisien.

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  Pour Daniel Marguerat, il faut considérer comme acquis ce renversement de paradigme de la troisième quête, qui valorise la judaïcité de Jésus, et qui considère Jésus comme un Juif à 100 %, marginal peut-être…, mais Juif. Néanmoins, il s’interroge, sur le fait de savoir, si tout est dit, et si l’on doit en rester là, si l’on a tout dit quand on a intégré à quel point Jésus était un Juif s’inscrivant dans la tradition religieuse et dans les débats de son temps ?

Ce qui frappe Daniel Marguerat, ce qui l’étonne, c’est que ce nouveau paradigme d’un Jésus juif, a les mêmes défauts que celui de la deuxième quête, il pose une antithèse entre la judaïcité de Jésus et sa singularité. La deuxième quête du Jésus de l’histoire appuyait à ce point sur sa singularité, qu’à l’extrême, il le retirait à son peuple ; Jésus n’était plus juif, parce qu’il était singulier ; pour affirmer qu’il était le Seigneur de l’Église on le déjudaïsait. Mais, le troisième paradigme fait la même chose, mais symétriquement, à lire certains ouvrages de cette troisième quête, on se dit qu’effectivement, il n’y a rien de nouveau, que Jésus était juif, mais que dans son approche, il n’a rien proposé de neuf. 

On peut voir les choses ainsi et en rester là, mais si l’on veut prendre en compte toute la vie de Jésus de Nazareth, une question surgit alors : pourquoi, dans ce cas, Jésus fut-il rejeté par les autorités religieuses de son temps ? Pourquoi fut-il jugé comme un danger à éliminer, s’il ne sortait en rien du cadre religieux juif du premier siècle ? 

Dès lors, est-ce que la séparation qui fut longue, lente, progressive, inégale suivant les lieux, est-ce que la séparation donc entre judaïsme et christianisme est-elle le fait des malheureux aléas de  l’histoire ? Ou bien, y avait-il, dans la pratique et dans la prédication de Jésus de Nazareth, quelque chose qui annonce le déchirement qui va se produire bien plus tard ?

La thèse de Daniel Marguerat, c’est qu’il y avait quelque chose qui annonce ce déchirement, dit autrement, que l’étrangeté, l’altérité se trouvaient déjà dans la pratique et le message de Jésus de Nazareth ; non pas que Jésus est imaginé l’Église, non pas qu’il est pratiqué la mission païenne, non ! Jésus est intervenu en tant que réformateur du judaïsme, et il a échoué dans son projet. Mais il y avait, dans la pratique et la prédication de Jésus, des points qui expliquent le déchirement qui va se produire.

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  Première marque de cette singularité, la parole du Lévitique, 19-18 : « Tu aimeras ton prochain comme toi-même », parole qui était déjà considérée, dans le mouvement du rabbin Hillel, comme la concrétion de l’exigence morale de la Torah, mettant ainsi en avant la prééminence de la loi morale sur la loi rituelle. Dire cela, suffit-il pour conclure que Jésus ne fait que répéter ce qui s’est toujours dit avant lui ? Non. Jésus donne, à l’exigence de l’amour du prochain, une dimension que nul autre n’a donnée avant lui, l’amour du prochain pour Jésus existe s’il est inconditionnel ou n’existe pas. Dans Matthieu V, 43-48 : « Aimer vos ennemis et prier pour ceux qui vous persécutent », pour Jésus, l’amour d’autrui trouve sa pierre de touche dans l’amour du non aimable.

Il est juste de dire, que quand Jésus reprend la formulation : tu aimeras ton prochain comme toi-même, il ne fait rien d’autre que de reprendre Lévitique 19-18, comme d’autres avant lui, mais il ne le fait pas comme les autres, il donne une force interprétative d’une radicalité qui elle, ne fut pas entendue auparavant, et qui va permettre d’invalider tout autre prescription de la Torah.

Deuxième point, la position de Jésus par rapport à la régulation de pureté. La législation de pureté n’est pas récusée comme t’elle, même si elle est totalement subordonnée à la loi morale, celle accordée à l’amour du prochain. Et cette loi de l’amour du prochain, conduit Jésus à des fréquentations jugées absolument choquantes à son époque, fréquentation des malades, des femmes, des prostituées, des collaborateurs romains…

Jésus accordait une priorité absolue à la loi morale, ce n’est pas inouï en son temps, mais Jésus, lui, va inverser la fonction de la pureté, pour Jésus la pureté n’est plus comprise de manière défensive, mais de manière  offensive, et cela représente un retournement qui ne s’est pas produit avant lui.

Jésus enregistre le rituel de pureté pour ce qu’il est sociologiquement prévu : à savoir défendre la pureté des uns contre l’impureté des autres. Cette défense de la pureté, si elle est comme telle, non critiquable, aboutit de fait à un oubli, ou une mise à distance de Lévitique 19-18, et de l’amour d’autrui ; et c’est sur ce point que Jésus met la question de la pureté en débat.

Jésus va inverser la question : qu’est-ce qu’est la pureté ? La pureté se construit par l’amour que j’offre à l’autre. Jésus va mettre en œuvre un concept de pureté qui va dire : ce qui est pur, c’est ce qui sort de l’homme. C’est l’individu, homme ou femme, qui va décider, s’il est pur ou impur, et ce par la manière dont il construit sa relation aux autres, et non pas comment il va se protéger de l’impureté de l’autre.

Le dernier point, c’est ce que Daniel Marguerat appelle « l’état d’urgence » que ressent Jésus, et qui surplombe son éthique. Jésus place au centre de sa prédication la venue du Règne, Jésus rejoint là, non pas les rabbis, mais les apocalypticiens, cette proximité du Règne effectue une pression sur le présent, à tel point que pour Jésus, il faut agir, agir vite, et avec un impératif radical.

Quand Jésus envoie ses disciples en mission, il leur dit : ne prenez ni bourse, ni sac, ni sandales, et il ajoute : ne saluez personne en chemin, ne perdez pas de temps à cela – la pression du temps est trop forte. 

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  L’expérience que Jésus a faite du Dieu d’Israël est une expérience singulière, qui explique cet état d’urgence. Mais cet état d’urgence quitte le terrain du raisonnable, elle engendre une morale de l’excès, relisons le Sermon sur la Montagne, se défaire de tout pour donner à celui qui réclame, aimer celui qui n’est pas aimable ; c’est une morale de l’excès qui rompt avec la morale raisonnable des sages, parce qu’elle ne se plie pas à la mesure de l’humain.

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  Dans les débats qui sont les nôtres, il nous faudrait, conclu Daniel Marguerat, à la fois, enregistrer et valider cette heureuse, bienvenue, et juste valorisation de la judaïcité de Jésus, et en même temps avoir, dans la lecture du Nouveau Testament, un regard suffisamment acéré, pour montrer qu’effectivement, ce Jésus là, si juif, est en même temps, un Jésus qui, dans sa pratique, et dans son discours, annonçait ce qui va être développé, parfois surdéveloppé plus tard, et marque effectivement une différence importante de Jésus dans son expérience spécifique de Dieu.

                                                                                                           Dominique

 

1 : Page personnelle de Daniel Marguerat, cliquez ici

2 : Lien pour la conférence par Daniel Marguerat intitulée, cliquez ici :