Généalogie du Christ

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   Le Messie résume les lois organiques du monde. Dès la première page des concordances évangéliques, on voit se joindre à Ses pieds deux fleuves tout bouillonnants d’efforts, deux courants d’espérances, d’attentes, de sacrifices et de prières : ce sont les précurseurs. L’un monte de la terre ; l’histoire nous en décrit la marche. L’autre descend des cieux ; les anges seuls nous disent tout bas les merveilleuses péripéties de son voyage. Le premier, c’est la double généalogie de Luc et de Matthieu ; le second, c’est Jean le Baptiste. Ainsi toute fleur, toute beauté, toute étoile ne peuvent s’épanouir que par la conjonction d’une force évolutive et d’une involutive ; dans celle loi irréfragable, discernons la figure universelle de la Croix.

Pourquoi le scrupuleux publicain et le thérapeute lettré prirent-ils la peine de recopier, sans doute d’après les tablettes publiques du Temple, ces listes précises et mystérieuses ?

Matthieu ne commence qu’à Abraham, et descend jusqu’à Joseph par quarante-deux générations.

Luc remonte, au contraire, de Joseph au premier homme, par soixante-dix-sept générations, en énumérant, d’Abraham jusqu’à Lui-les-Dieux, vingt et une générations.

   Six fois, onze fois, trois fois sept. Multiples mystérieux d’un nombre qui exprime la loi providentielle de notre planète ; progression incompréhensible où le Christ surgit comme la fleur du septième et du douzième septénaires : où est le cerveau surhumain qui vous expliquera ? Où se trouve la science vivante des Nombres, puisque aucun des sages qui croient la détenir ne parvient à opérer, par les nombres, une œuvre vive ? Ne cherchons pas à nous en faire accroire, et ayons ce courage, que la lecture de la première page de l’Évangile se termine par un acte d’humble ignorance. Jésus fut le premier à glorifier la pauvreté intérieure.

   On a dit que Matthieu nomme les pères naturels, et Luc les pères légaux, distinction rendue vraisemblable par coutume du lévirat. D’autres affirment que Matthieu suit les droits de successions au trône, et Luc, la descendance réelle. Cornélius a Lapide croit que les deux listes donnent les ancêtres de la Vierge seulement : Matthieu pour la ligne maternelle, Luc pur la ligne paternelle. Les modernes enfin pensent que Mathieu établit la descendance de Joseph, et Luc l’ascendance de Marie. Questions insolubles à jamais pour la critique. Nous ne les examinerons pas ; et nous n’entreprendrons pas non plus l’étude de l’hiéroglyphisme inclus dans ces cent vingt noms propres. Nous nous sommes interdit l’entrée du domaine de l’ésotérisme ; il nous spécialiserait trop. Essayons de plus nous construire de système.

Libérons-nous. A notre époque, on n’a pas tant besoin de science que de forces surnaturelles. Montons à l’assaut de ces sommets dont les habitants des vallées soupçonnent à peine l’existence. Élançons-nous vers ces firmaments surhumains que seule peut parcourir l’ignorance sublime de la foi.

Si chaque héros biblique représente une force naturelle, si la vie de chaque prophète dramatise l’envol d’une des facultés spirituelles de l’être humain, si chaque guerrier d’Israël symbolise une de nos facultés d’action, si chaque livre retrace une des spires de la vie universelle, sachons aussi, avec la certitude la plus profonde, la plus paisible et la plus immuable, que la connaissance de ces mystères, à la conquête de laquelle tant d’hommes ont consumé leurs énergies, que ces précieux arcanes sont, pour nous autres serviteurs de l’Ami, comme une poignée de sable dans la main d’un enfant. Les petits doigts malhabiles ne savent pas se fermer et le sable brillant filtre et  retourne à la grande grève d’où il fut pris la minute précédente.

Le savoir réservé aux disciples du Christ est autrement immense, autrement substantiel, autrement précieux que toutes les vérités extraites à grand-peine par l’effort combiné des hommes et des dieux. Cet effort est admirable ; mais le moindre regard du Père nous communique des dons infiniment plus vastes.

                                                                         γ

   La science des religions comparées ne peut pas rendre compte de toutes les difficultés qu’il y avait à surmonter pour que la venue d’un être comme le Christ devienne possible. Si on tient Le  pour un adepte, l’œuvre préparatoire de Moïse est disproportionnée avec le but poursuivi. Mais si, comme nous le croyons tous, le Christ est le Fils unique de Dieu, on s’étonne, au contraire, que les énergies d’Israël, si souvent vacillantes, aient pu creuser les substructions indispensables à l’édifice vertigineux de l’Évangile.

On ne peut pas se représenter les éblouissantes magnificences de la vie éternelle ; il nous faut chercher des comparaisons, comme lorsqu’il s’agit de s’imaginer les grandeurs astronomiques. Ainsi, vous le savez, il existe dans l’Au-Delà des quantités d’êtres au cœur enflammé, dont le voisinage réduirait en cendres nos corps et nos maisons ; il en est qui s’interdisent l’approche même des frontières de notre système solaire, parce que les remous de leur vol bouleverseraient la course des planètes. Vraiment, si,  à l’extrémité de l’horizon, vous est apparue la silhouette flamboyante de l’un de ces dieux, vous comprendrez que L’Église déclare la venue du Verbe un mystère inaccessible. Et encore, l’Incarnation est le dernier chainon d’une immense trame de miracles. Car, de même que l’Infini est aussi loin du nombre 3 que d’un nombre de vingt chiffres, de même le Verbe est également loin du grain de poussière et de la voie lactée. Toute Sa descente éonienne à travers les espaces de plus en plus denses, c’est une incarnation innombrable, en somme. Voilà de l’incompréhensible. Et, aussi, toutes ces créatures qui ont reçu le regard sans fond du Fils de Dieu, comment ont-elles continué à vivre ? Et les pierres des chemins et tout ce qu’Il toucha, comment toutes ces choses purent-elles ne pas s’enflammer au voisinage de cet Amour incandescent ?

L’histoire du peuple juif, c’est le récit de la préparation d’un coin de la vie terrestre à cette descente divine ; tous les livres d’Israël ne furent qu’une préface aux paroles éternelles.

                                                                         γ

   Si nous connaissions la biographie de chacun de ces ancêtres terrestres du Christ, nous verrions en grand le même processus que celui par lequel se prépare la régénération individuelle. Dans les deux cas, la créature – le peuple élu ou le disciple choisi – développe par l’épreuve, la purification, le repentir, la pénitence, des qualités négatives contraires, mais analogues aux vertus actives que fomentera l’étincelle christique allumée. Ainsi Jésus rayonna dans la pureté tout l’amour que David exhale du fond des fanges où il s’est complu ; Jésus posséda réellement et par nature le Savoir dont Salomon eut à conquérir lentement les reflets occultes ; Jésus exerça selon la douceur tous les pouvoirs dont Moïse ne put conquérir que des bribes et qu’il déploya selon la rigueur. C’est ici tout le contraire de l’hérédité physiologique. Depuis Adam, la race blanche sélectionnée en Israël eut à creuser le moule où devait prendre forme terrestre le métal divin, à disposer le pôle négatif évocateur irrésistible du pôle positif.

La seule chose qui importe, c’est de tirer de la vie de notre Dieu des exemples pour notre vie. En feuilletant le livre de la Bonne Nouvelle, persuadons-nous que le travail unique, le chef-d’œuvre, le grand œuvre, c’est de faire venir Jésus en nous, comme il vint dans cette immense Nature à l’origine, comme Il vint sur cette terre voici deux milles ans. Et si Ses biographes scrupuleux prennent la peine d’énumérer si exactement des ancêtres terrestres assez inconnus, cela  veut dire quelque chose.

Cela veut dire, dans le point de vue que nous avons choisi, que jamais Jésus ne naîtra en nous si nous n’avons au préalable élaboré à cet effet le petit domaine qui constitue notre personnalité, par de nombreuses existences, ou terrestres, ou extra-terrestres. Cela veut dire que cette purification lente de notre être en embrasse tous les départements, depuis les organismes radieux de notre inconscient supérieur jusqu’à notre chair, jusqu’à la moelle même de nos os. Cela veut dire que cette purification s’opère le long des spires de l’évolution cosmique au moyen du double travail parallèle de notre moi universel dont Adam est le type, et de notre moi planétaire que représente exactement David. Si nous n’avons pas besoins de connaître les détails de cette immense entreprise, au  moins devons-nous savoir combien cette naissance nouvelle est un drame pathétique, combien elle exige d’angoisse, de larmes, d’efforts et de martyres, combien elle est précieuse, combien elle est, en somme, indescriptible et inconcevable dans notre état actuel de conscience.

   Ce que nous devons savoir enfin, c’est que, de même que les ancêtres du Christ ne firent que préparer, dans les atmosphères physiques, familiales, sociales, religieuses, intellectuelles, occultes et spirituelles de cette terre, des chambres pour recevoir le Verbe, de même nos douleurs, nos maladies, nos habiletés, nos fatigues, nos méditations, nos vouloirs et nos élans ne font que disposer, dans chacun des appartements intérieurs qui nous constituent, des chambres également nettes, et des calices assez purs pour recevoir notre Jésus.

Pas plus que l’Enfant-Dieu ne possédait en Lui rien qui provînt de l’atavisme, de l’hérédité, de l’éducation, ni du milieu, pas plus la Lumière éternelle qui s’allumera en nous n’aura de parenté avec la moindre molécule de notre être actuel.

La Nature, humaine ou cosmique, ne peut pas faire autre chose que de se rendre capable de recevoir. Il lui est interdit de faire violence à Dieu.

   Je vous demande donc, pour entrer tout à fait dans l’esprit d’abandon, de confiance et d’humilité qui est l’esprit même de l’Évangile, de faire effort pour réaliser en vous dès ce moment la vérité de cet axiome : Que nous sommes des serviteurs inutiles, et que, selon la Justice absolue, jamais nous n’avons de mérites. Seul, l’Amour nous en donne, malgré que nous en soyons indignes. Entrez donc dans l’Amour, et que rien ne vous fasse plus sortir de ce monde translucide, pacifique et vivant.


 

Extraits du chapitre : Généalogie du Christ. Titre de l’ouvrage : l’Enfance du Christ. Auteur : Sédir.