L’agonie du Maître à Gethsémani

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   Si l’on a la chance extraordinaire d’approcher un homme libre, on le voit souvent agir d’une façon déconcertante. Souvent, il semble prendre à tâche de provoquer la raillerie, ou la médisance, ou la suspicion ; il fait des choses que tout le monde désapprouve. Ainsi Jésus, voulant accomplir la parole : « Il a été mis au rang des malfaiteurs », Il fait Ses disciples se munir d’argent, de provisions et de deux épées. Est-ce là une simple précaution relative au dénuement où se trouverait le petit cénacle dans les jours prochains de désarroi ? Voulait-Il attirer sur Soi le blâme du public ? Voulait-Il offrir à Ses bourreaux une apparence de prétexte ? On peut répondre par l’affirmative à ces trois questions, et ajouter sans crainte que Son ordre a été motivé par plusieurs autres motifs encore.

Alors Jésus vient avec eux dans un domaine appelé Gethsémani. Il dit aux disciples : « Asseyez-vous là, tandis que j’irai là-bas prier. » Et ayant pris (avec lui) Pierre et les deux fils de Zébédée, il commença à être envahi par la tristesse et l’angoisse. Alors il leur dit « Toute triste est mon âme, jusqu’à la mort ! Demeurez ici et veillez avec moi. » (Mt 26, 36-38. Trad : Lucien Deiss.)

Ceci se passait, selon les calculs des historiens les plus consciencieux, le 13 de Nisan de l’année 782 de Rome ; soit le 14 Avril 33 de notre calendrier, à dix heures du soir. Jésus avait coutume de Se retirer la nuit au lieu appelé Gethsémani ou Pressoir d’huile. Cet endroit est actuellement occupé par des franciscains ; on remarque, dans leur jardin, les curieuses fleurs dites « de la Passion » nées, selon la légende, des gouttes de la sueur de sang, et dans la forme desquelles on peut retrouver l’image des instruments du supplice du Sauveur. Ce sont les passiflores provençales.

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   Le récit de cette journée tragique est trop connu pour que je vous le redise. L’ensemble de ces pitoyables épisodes apparaît comme la jonction patente de deux courants opposés dont l’un descend d’En-Haut, et l’autre monte d’En-Bas. Celui-ci prend sa source au séjour glacé de Lucifer, parmi ces paysages adamantins et immobiles où brillent les cristaux éblouissant de l’Égoïsme. A l’origine de celui-là se déploient les perspectives infinies des campagnes éternelles, toutes ruisselantes de la lumière féconde de l’Amour. Si, en parcourant les poignantes péripéties du drame le plus pathétique que la terre ait jamais vu, nous maintenons nos regards vers cette double vision, le sens de beaucoup de points obscurs s’éclairera d’une lueur nouvelle, générale et vivante.

Puis, ayant fait quelques pas en avant, il se jeta contre terre, et pria que, s’il était possible, cette heure s’éloignât de lui. (Mc 14, 35. Trad : Louis Segond.)

   Tous Ses amis connus et inconnus, visibles et invisibles, terrestres et célestes ont, en effet, souffert avec Lui dans la mesure où ils L’aimaient ; quant à Ses ennemis, puisqu’Il leur a pardonné, ne parlons pas d’eux.

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Imaginez la bataille tragique qui commence dès lors, sous le ciel profond, semé d’étoiles, sous la lune impassible, dans la fraîcheur nocturne où passent des vols de parfums, dans le grand silence de la campagne endormie ; les insectes et les bêtes chassent ; les profils de nacre sombre des montagnes prochaines détachent sur le plus sombre firmament les lignes pathétiques de leurs arêtes ; les grands cyprès immobiles gardent, comme de très hauts guerriers, les tombes et les portes des jardins ; les oliviers mettent des nuages d’argent parmi les ceps vigoureux ; et, dans ce décor enchanté, s’engage la plus cruelle, la plus injuste, la plus terrifiante des luttes.

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   L’armée du Mal accourt vers une grande forme blanche assise sous l’abri d’un rocher surplombant ; les vipères grises et les petits scorpions homicides glissent sans faire de mal à cet homme. Mais tous les démons, les violents, les cruels, les assassins, les subtils, les pervers, les moroses accourent, armés de toutes les forces que, depuis Adam, les pécheurs leur ont légués. Les esprits des péchés étaient venus aussi, les reptiliens, les fantastiques, les horribles et les splendides. Les stryges de la débauche sortirent des limbes des races disparues ; les anges glacés de l’orgueil qui conseillèrent les monarques universels ; les dieux des initiations sataniques et des sagesses infernales ; les satrapes de l’A-quoi-bon, l’empereur du Moi, le pontife suprême de l’Immobilité, tous, dont le moindre, vu face à face, nous ferait évanouir de terreur, tous étaient là, frappant, torturant, séduisant la très pure humanité du Messie. 

Comment se représenter l’effroi d’une telle intime dissolution ? Nos saints n’ont presque jamais eu affaire qu’aux plus faibles des suppôts de Satan ; et quelles tortures ne disent-ils pas avoir endurés ?

« Et il a dit   mon père   si tu le veux  fais passer cette coupe  loin de moi   mais cependant que ce ne soit pas ma volonté  mais la tienne   qui se réalise   et il s’est fait voir à lui  un messager (qui venait) des cieux   et il l’a fortifié   et il a été dans l’angoisse (de la mort)   et c’est avec une plus grande force qu’il a prié   et elle a été sa sueur comme des caillots de sang   qui tombait à terre. (Luc 22, 42-45. Trad : Claude Tresmontant.)

S’imagine-t-on ces flammes consumantes, ébranlant  jusqu’à l’organisme physique, desséchant la peau jusqu’à en faire jaillir le sang des capillaires, ruinant en une ou deux heures toute la robustesse de cet Être, dont l’organisme, pur de toute tare ancestrale ou personnelle, avait déjà victorieusement résisté à des fatigues inouïes ? Toute une cohorte de bourreaux va venir Le prendre et Il ne veut pas mourir tout de suite ; c’est pourquoi un Ange, Gabriel, dit-on, vient et Lui donne quelques breuvages mystérieux, pour qu’il puisse résister aux prochaines tortures.

Ceux qu’Il aime dorment ; Il retourne avec cette blessure sous le rocher. Voici Satan qui lui renouvelle ses offres d’autrefois, à la sortie du désert, avec toute la force, la subtilité, l’entêtement que lui donne la certitude de la victoire. Cet Être, qui l’a tant de fois chassé,  ne Le voilà-t-il pas maintenant affaibli, solitaire et lamentable ? Et le prince de ce monde s’acharne, avec la certitude enragée de reconquérir ce ciel d’où il vient d’être précipité.

Jésus ne fait que tendre le bouclier de ces paroles : « Que Ta volonté soit faite » ; Il défaille cependant, et Se traîne à nouveau vers les disciples qu’Il retrouve endormis. Il les réveille pour la seconde fois, de peur que le Mauvais si proche n’entre en eux pendant leur sommeil.

Et Il retourne au supplice. Maintenant, c’est le mal futur qui monte à  l’assaut. Tout ce que nous avons commis, surtout nous autres chrétiens, depuis deux mille ans, tout ce que nous commettrons jusqu’à la fin du monde est là, en forme vivantes, agiles et cruelles, sorti en trombe des greniers de l’Enfer. Et Il supporte en silence le choc effroyable ; et la douleur plus traîtresse de voir combien peu serviront de Ses souffrances. On ne s’imagine pas que chaque péché est une blessure réelle que nous infligeons à l’Esprit du Sauveur ; que de soins l’existence la plus humble ne réclame-t-elle pas, si on veut la vivre avec rectitude !

Et il vint une troisième fois. Et il leur dit : « Dormez maintenant, et reposez-vous. C’en est fait. L’heure est venue. Voici : est livré le Fils de l’homme aux mains des pécheurs. Levez-vous ! Allons ! Voici : celui qui me livre est proche ! » (Mc 14, 41-42. Trad : Louis Segond.)

Ici Jésus craint à nouveau pour Ses amis, qui dorment toujours ; Il les réveille encore, car la troupe du traître approchait en ce moment de la porte du Jardin ; Il leur donne encore quelques conseils, et Il attend, debout. Cette agonie avait duré près de trois heures.

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Ponce-Pilate avait prêté à Caïphe 555 hommes qui gardaient les différentes issues du chemin. Au Cédron se tenait Hannalus, chef des piquiers du Temple, avec les centurions.  En outre, des gens de police étaient disséminés çà et là. Mais l’Iscariote n’avait avec lui qu’une trentaine de mercenaires et de fonctionnaires, tous juifs.

Et celui qui est appelé iehouda   l’un des douze   il les précédait   et il s’est approché de ieschoua   pour lui donner un baiser   et  ieschoua lui a dit   iehouda   c’est avec un baiser que tu livres le Fils de l’homme. (Lc 22, 47-48. Trad : Claude Tresmontant.)

Je ne vous redirai pas les détails de la capture de Jésus. Remarquez seulement la chute des soldats, phénomène du même ordre que la secousse sismique qui aura lieu tout à l’heure, au moment de la consommation du sacrifice ; le nom d’« ami » que le Christ donne à Judas ; et la guérison du serviteur du Grand-Prêtre que Pierre avait blessé.

 

Chapitre : Le Jardin des Oliviers. Titre de l’ouvrage : Le couronnement de l’œuvre. Auteur : Sédir.

Les ajouts des textes évangéliques dans le corps du texte sont de notre fait.