II- Son procès : le Sanhédrin, composition de l’assemblée

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   Trois sortes de documents  ont particulièrement aidé les frères Lémann pour découvrir la valeur des hommes composants le sanhédrin : les livres évangéliques, les écrits de l’historien Flavius Josèphe et les in-folio inexplorés du Talmud.

Dans leur ouvrage : Valeur de l’assemblée qui prononça la peine de mort contre Jésus-Christ (1), sur les soixante et onze membres composant le sanhédrin, les frères Lémann ont pu retrouver l’identité de près de quarante des juges devant lesquels Jésus de Nazareth a comparu. Nombre suffisant pour faire apprécier la valeur morale de toute l’assemblée.

Commençons par la chambre la plus importante des trois, celle des prêtres. Dans le récit évangélique, cette fraction du sanhédrin porte un titre plus que considérable. Matthieu, Marc et les autres évangélistes la désignent ainsi : Le conseil des grands prêtres, le conseil des princes des prêtres.

Pourquoi ce nom pompeux de conseil des grands prêtres, donné par les évangélistes à la chambre des prêtres ? N’y a-t-il pas là une erreur ? Une assemblée de prêtres, rien de plus naturel. Mais une assemblée de grands prêtres, n’est-ce pas une amplification, puisque, d’après l’institution mosaïque, il ne devait y avoir en charge qu’un seul grand prêtre, et que cette charge était à vie ?

Eh bien, non, il n’y a pas eu erreur, ni amplification de la part des évangélistes, précisent nos deux auteurs. De plus, les deux Talmuds eux-mêmes font positivement mention d’une assemblée de grands prêtres.

Comment alors expliquer cette présence de plusieurs grands prêtres à la fois dans le sanhédrin ?

Voici leur explication  : « depuis près d’un demi-siècle, un détestable abus s’était introduit, qui consistait à nommer et à destituer arbitrairement les grands prêtres. Tandis que, durant quinze siècles, le souverain pontificat était héréditaire, par l’ordre de Dieu, dans une seule famille, et se conservait à vie ; à l’époque de Jésus-Christ, il était devenu l’objet d’un véritable trafic. Hérode avait commencé ces destitutions arbitraires ;  et depuis que la Judée était devenue province romaine, elles se succédaient presque chaque année à Jérusalem, les procurateurs nommant et renversant les grands prêtres, comme plus tard les prétoriens firent et défirent les empereurs. Le Talmud s’exprime avec douleur sur cette vénalité du souverain pontificat et sur ces grands prêtres d’une année. C’était à qui offrirait davantage pour l’obtenir, car les mères étaient particulièrement sensibles aux nominations de leurs fils comme grands prêtres. »

 Nous précisons que dans leur ouvrage, les frères Lémann indiquent toutes les sources leur ayant permis ces portraits de nombreux juges du sanhédrin, nous n’en présentons ici que 16 sur les 39 contenus dans leur texte, et nous avons procédé à un résumé, leur présentation était plus longue.

I :  LA CHAMBRE DES GRANDS PRÊTRES ET SIMPLES PRÊTRES

CAÏPHE

Il était alors le grand prêtre en fonction lors du procès de Jésus. Il était gendre d’Anne et occupa la souveraine sacrificature durant onze ans, (de 25 à 36 après J.C) ; pendant tout le temps du gouvernement de Pilate. C’est lui qui présida les débats contre Jésus de Nazareth, et le récit de la Passion  suffit pour le faire connaître.

ANNE
Ex-grand prêtre durant sept ans (de 7 à 11 après J.C) sous les gouvernements de Coponius, Ambivius et Rufus. Ce personnage était le beau-père de Caïphe ; et bien qu’il fût hors de charge, on continuait à le consulter sur toutes les questions graves. On peut même dire qu’au milieu de l’instabilité du pontificat, il conserva au fond toute l’autorité. Pendant cinquante ans, le pontificat demeura presque sans interruption dans sa famille ; cinq de ses fils revêtirent successivement cette dignité. Aussi cette famille se faisait-elle appeler la  » famille sacerdotale « , comme si le sacerdoce y était devenu héréditaire. Les grandes charges du temple lui appartenaient également. L’historien Josèphe rapporte qu’Anne passait parmi les Juifs pour le plus heureux homme de son temps. Mais il fait cependant remarquer que l’esprit dans cette famille était altier, audacieux, cruel.

ANANUS

Fils d’Anne. Alors simple prêtre ; mais plus tard fait grand prêtre par le roi Hérode-Agrippa. C’était un sadducéen d’une grande dureté, il n’occupa le souverain pontificat que durant trois mois. Il fut destitué par le gouverneur romain Albinus, pour avoir fait lapider arbitrairement l’apôtre Jacques.

JOAZAR
Ex-grand prêtre durant six ans, pendant les derniers jours d’Hérode le Grand et les premières années d’Archélaüs. Il était fils de Simon Boëthus, qui dut son élévation et sa fortune à une cause assez peu honorable, comme le raconte, ainsi qu’il suit, l’historien Josèphe.  » Ce Simon Boëthus, prêtre à Jérusalem, avait une fille, Mariamne, qui passait pour la plus belle Juive de son temps. La réputation de sa beauté vint jusqu’à Hérode, qui sentit son cœur ému sur les premiers rapports qu’on lui en fit. Il le fut bien davantage lorsqu’il l’eut vue. Il se résolut donc à l’épouser ; et comme Simon Boëthus n’était pas d’un rang assez distingué pour en faire son beau-père, afin de se mettre en état de satisfaire sa passion, il ôta la charge de grand prêtre à Jésus, fils de Phabète, la conféra à Simon, et épousa ensuite sa fille.  » Telle est, d’après Josèphe, l’origine peu surnaturelle de la vocation pontificale de Simon Boëthus et de toute sa famille. Simon Boëthus était déjà mort à l’époque du procès de Jésus. Mais Joazar y figura avec ses deux frères, dont l’un était, comme lui, ex-grand prêtre.

ISMAËL BEN PHABI

Ex-grand prêtre durant neuf ans sous le procurateur Valérius Gratus, prédécesseur de Ponce Pilate. Il passait, au dire des rabbins, pour le plus bel homme de son temps. Le luxe efféminé de ce pontife était poussé si loin, que sa mère lui ayant fait faire une tunique d’un très grand prix, il se contenta de la porter une fois et l’abandonna ensuite au vestiaire commun : comme ferait une grande dame d’un vêtement qu’elle ne trouverait plus digne d’elle.

ALEXANDRE
Simple prêtre ; également nommé par les Actes des Apôtres. Josèphe en fait aussi mention. Il rapporte qu’il fut plus tard alabarque, c’est-à-dire premier magistrat des Juifs à Alexandrie. Il était très riche, puisque le roi Hérode Agrippa lui emprunta deux cent mille pièces d’argent.

HELKIAS
Simple prêtre, mais gardien du trésor du temple. C’est de lui que Judas reçut probablement les trente pièces d’argent, prix de sa trahison.

 

II : LA CHAMBRE DES SCRIBES

Choisis indistinctement parmi les lévites ou les laïques, ils formaient le corps savant de la nation. Ils étaient les docteurs en Israël. L’estime et la vénération les entouraient ; car on sait de quel respect les Juifs et les Orientaux ont toujours entouré leurs sages.

Après la chambre des prêtres, celle des scribes était la plus considérée. Mais éclairés par les documents qui ont passé entre nos mains, nous sommes contraints de prononcer qu’à part quelques exceptions, la chambre des scribes ne valait pas mieux que celle des prêtres.

Voici, en effet, les noms et l’histoire de ces sages qui siégèrent, comme tels, dans le sanhédrin. 

GAMALIEL
Surnommé l’Ancien. C’était un très digne Israélite. Son nom est en honneur, aussi bien dans le Talmud que dans les Actes des apôtres. Il était de grande famille, petit-fils du fameux Hillel qui, venu de Babylone, enseigna si brillamment à Jérusalem, quarante ans avant J.-C. Gamaliel jouissait dans sa nation d’une si grande réputation de science, que le Talmud a pu dire de Lui :  » Le rabbin Gamaliel est mort, c’est la gloire de la loi qui disparut.  » Ce fut aux pieds de ce docteur que Saul, devenu plus tard  Paul, apprit la Loi et les traditions juives ; et l’on sait qu’il s’en faisait gloire. Gamaliel eut encore pour disciples Barnabé et Étienne, futur martyr. Lorsque le sanhédrin délibéra sur le moyen de mettre à mort les apôtres, ce digne Israélite empêcha leur condamnation en prononçant ces paroles célèbres :  » Israélites, voici le conseil que je vous donne : cessez de tourmenter ces gens-là, et laissez-les aller. Car si cette œuvre vient des hommes, elle se détruira elle-même. Mais si elle vient de Dieu, vous ne sauriez la détruire, et vous seriez même en danger de combattre contre Dieu.  » Le sanhédrin se rendit à cet avis. Peu de temps après, Gamaliel embrassa le christianisme, et le pratiqua si fidèlement, que l’Église l’a mis au nombre des saints. Il est porté au Martyrologe du 3 août. Gamaliel mourut dix-neuf ans après J.-C.

SIMÉON
Fils de Gamaliel l’Ancien. Il siégeait comme son père dans le sanhédrin. Les livres rabbiniques en font un grand éloge. La Mischna, par exemple, lui prête cette sentence :  » Élevé depuis ma naissance au milieu des savants, je n’ai rien trouvé qui vaille mieux pour l’homme que le silence. La doctrine n’est pas la chose principale, mais l’œuvre. Qui a l’habitude de beaucoup parler, tombe facilement dans l’erreur.  » Siméon ne suivit point l’exemple de son père, et n’embrassa point le christianisme. Il devint, au contraire, l’intime ami du trop célèbre bandit Jean de Giscala, dont la cruauté et les excès contre les Romains et même les Juifs forcèrent Titus à ordonner le sac de Jérusalem. Siméon fut tué au dernier assaut en l’an 70.

ONKELOS
Il était né de parents idolâtres, mais il embrassa le judaïsme et devint l’un des plus célèbres disciples de Gamaliel. C’est lui qui est l’auteur de la fameuse paraphrase chaldaïque des cinq livres de Moïse. Bien que les documents rabbiniques ne disent point qu’il ait fait partie du sanhédrin, on n’en saurait douter à cause de la singulière estime que les Juifs ont toujours professée à l’égard de sa mémoire et de ses écrits. Aujourd’hui encore ils sont tenus de lire chaque semaine une certaine partie du Pentateuque, d’après la version d’Onkelos. Onkelos portait au dernier degré l’intolérance pharisaïque. Converti de l’idolâtrie au judaïsme, il haïssait tellement la gentilité, qu’il jeta dans la mer Morte, comme impure, la portion d’argent qui lui revenait de ses parents à titre d’héritage. On comprend que de pareilles dispositions ne durent pas le rendre favorable à Jésus qui accueillait les païens non moins bien que les Juifs.

SAMUEL KAKKATON OU LE PETIT
Ainsi nommé pour le distinguer de Samuel le prophète. Samuel le Petit était l’un des membres les plus fougueux du sanhédrin. C’est lui qui composa contre les chrétiens, quelque temps après la résurrection de Jésus-Christ, la fameuse imprécation nommée bénédiction des mécréants, birhat hamminim.  » La bénédiction des mécréants, disent le Talmud et la glose de Jarchi, fut composée par Rabbi Samuel Kakkaton à Japhné, où le sanhédrin s’était transporté de Jérusalem, vers le temps de l’inconduite du Nazaréen, qui enseignait une doctrine contraire aux paroles du Dieu vivant. « 

Voici cette singulière bénédiction : « Que pour les apostats de la religion il n’y ait aucune espérance, et que tous les hérétiques, quels qu’ils soient, périssent subitement! Que le règne de l’orgueil soit déraciné, qu’il soit anéanti promptement de nos jours. Sois béni, ô Seigneur Dieu, toi qui détruis les impies et humilies les superbes ! »

Dès qu’elle eut été composée par Samuel Kakkaton, cette malédiction fut insérée par le sanhédrin comme bénédiction additionnelle dans la célèbre pièce de la Synagogue, le Schemone Esré, ou les dix-huit bénédictions, qui remonte au temps d’Esdras, cinq siècles avant J.-C., et que tout Israélite est tenu de réciter chaque jour. Saint Jérôme n’ignorait pas l’étrange prière de Samuel Kakkaton : «  Les Juifs, dit-il, anathématisent trois fois par jour dans toutes les synagogues le nom chrétien, en le déguisant sous le nom Nazaréen. » Samuel mourut, d’après Rabbi Ghédalia, avant la dévastation du temple, c’est-à-dire quinze ou vingt ans après J.-C.

Rabbi Zadok

Il avait environ quarante ans lors du procès de Jésus, et il mourut après l’incendie du temple, septuagénaire. Le Talmud rapporte que, quarante ans avant cet incendie, il ne cessa de jeûner pour obtenir de Dieu que le temple ne fut point livré aux flammes. Le Talmud se demande comment ce rabbin avait pu connaitre d’avance ce terrible événement. Deux voix sont possibles : la voix prophétique de Daniel, qui avait annoncé, depuis plus de quatre cents ans, que l’abomination et la désolation pèseraient sur le temps de Jérusalem, lorsque le Messie aurait été mis à mort, ou bien la voix plus récente de Jésus de Nazareth lui-même.

Chanania

Surnommé le vicaire des prêtres. La Mischna lui attribue une parole qui jette un grand jour sur la situation sociale du peuple juif, dans les derniers temps de Jérusalem. « Priez pour l’Empire romain, disait-il ; car si la terreur de sa puissance venait à disparaitre, chacun en Palestine dévorerait son voisin tout vivant. »

 

III : LA CHAMBRE DES ANCIENS

Elle était, dans le sanhédrin, la moins influente des trois. Aussi les noms des personnages qui en faisaient partie au temps de Jésus ne sont-ils arrivés jusqu’à nous qu’en fort petit nombre.

JOSEPH D’ARIMATHIE
L’Évangile fait de lui ce bel éloge : « Homme riche…, noble décurion ; homme bon et juste. Il n’avait consenti ni au dessein ni aux actes des autres. Et lui aussi était dans l’attente du royaume de Dieu. » Joseph d’Arimathie est appelé dans la Vulgate ou version latine que nous venons de citer : noble décurion, parce qu’il était l’un des dix magistrats ou sénateurs qui avaient dans Jérusalem la principale autorité sous les Romains. Ce qui est plus clairement expliqué dans le texte grec, qui marque sa dignité par les deux noms d’illustre et de sénateur. De ces observations on peut conclure que Joseph d’Arimathie était certainement l’un des soixante-dix du sanhédrin, 1° parce qu’il était ordinaire d’y donner entrée aux sénateurs, qui étaient les anciens du peuple, ses chefs et ses princes 2° parce que ces paroles : Il n’avait consenti ni au dessein ni aux actes des autres, prouvent qu’il avait le droit de se trouver dans la haute assemblée et d’y délibérer.

NICODÈME
Jean l’Évangéliste dit de Nicodème qu’il était pharisien de profession, prince des Juifs, maître en Israël et membre du sanhédrin, où il essaya un jour de prendre contre ses collègues la défense de Jésus ; ce qui lui attira de leur part cette réponse dédaigneuse :  » Et toi aussi, serais-tu Galiléen?  » Il l’était, en effet, mais en secret. On sait encore, d’après l’Évangile, que Nicodème était possesseur de grandes richesses ; c’est lui qui employa environ cent livres de myrrhe et d’aloès à la sépulture du Maître. Le Talmud fait également mention de Nicodème ; et, nonobstant la certitude qu’on avait de son attachement à l’homme de Nazareth, il est parlé de lui avec de très grands éloges. Il est vrai que c’est à cause de ses richesses.  » Il y avait, dit le livre hébraïque, trois hommes célèbres à Jérusalem : Nicodème ben Gorion, Ben Tsitsit Haccassat, Ben Calba Scheboua ; chacun d’eux aurait pu entretenir et nourrir la ville pendant dix ans. « 

BEN TSITSIT HACCASSAT
Le troisième richard de cette époque. La mollesse de sa vie est célébrée par le Talmud.  » La queue de son pallium, dit le livre hébraïque, ne trainait jamais que sur des tapis moelleux.  » Comme Nicodème et Ben Calba Scheboua, Ben Tsitsit Haccassat a certainement fait partie du sanhédrin.

SIMON
C’est l’historien Josèphe qui nous le fait connaître.  » C’était, dit-il, un Juif de naissance et qui était très estimé à Jérusalem pour sa science de la Loi.  » Il osa un jour convoquer l’assemblée du peuple et accuser le roi Hérode Agrippa, qui méritait, disait-il, qu’on lui refusât l’entrée des sacrés portiques, à cause de sa conduite. Ceci se passait huit ou neuf ans après la naissance de Jésus. On en peut conclure qu’un homme qui avait assez de puissance pour convoquer l’assemblée du peuple, assez de réputation et de savoir pour oser accuser un roi, devait indubitablement faire partie du sanhédrin. Au reste sa naissance toute seule, à une époque où la noblesse d’origine constituait, comme nous l’avons dit, un droit aux honneurs, lui eût ouvert les portes de l’assemblée.

DORAS
Habitant très influent de Jérusalem, dont parle également l’historien Josèphe. C’était un homme d’un caractère adulateur et cruel. Devenu l’un des familiers du gouverneur romain Félix, il se chargea de faire assassiner le grand prêtre Jonathas, qui avait déplu à ce gouverneur à cause de quelques justes remontrances sur son administration. Doras fit exécuter froidement cet assassinat par des sicaires soudoyés aux frais de Félix. La haute influence que Doras avait acquise depuis longtemps à Jérusalem permet de supposer qu’il était membre du sanhédrin.

 

 Á s’en tenir aux documents cités, il ressortirait, de prime-abord, que si cette troisième chambre était la moins influente dans le sanhédrin, elle en était peut-être la plus estimable, et que par conséquent elle devait se montrer la moins passionnée dans le procès de Jésus. Ce n’est pas le cas, et les frères Lémann vont nous nous donner leurs points de vue sur cette troisième chambre, ainsi que sur les deux autres.

   Un aveu échappé à l’historien Josèphe prouve malgré tout  que cette troisième chambre ne valait pas mieux que les deux autres : « C’est parmi les classes riches de la société juive, dit Josèphe, que se recrutait le sadducéisme. » Par conséquent, puisque à cette époque d’intrigues et de cabales, la chambre des anciens se recrutait parmi les personnes les plus riches de Jérusalem, on en peut conclure que la plupart de ses membres étaient infectés des erreurs du sadducéisme, c’est-à-dire enseignaient, comme le dit encore Josèphe, que l’âme meurt avec le corps. Nous sommes donc là en présence de véritables matérialistes, pour qui la destinée de l’homme ne consistait que dans la jouissance des biens terrestres. Esprits dévoyés que l’indignation prophétique de David avait stigmatisés d’avance : « Ils se sont ravalés jusqu’à devenir semblables aux bêtes qui n’ont pas de raison ! » Et qu’on ne s’imagine point qu’en parlant de la sorte nous chargions à dessein les défauts et la mémoire de l’assemblée juive. Un fait de la plus haute importance prouve que les sadducéens ou épicuriens étaient nombreux dans le sanhédrin. Lorsque, quelques années après le procès de Jésus, l’apôtre Paul dut comparaître, à son tour, devant le sanhédrin, en homme habile il sut mettre à profit les divisions doctrinales de l’assemblée : Frères, s’écria-t-il, je suis pharisien et fils de pharisien ; c’est à cause de l’espérance d’une vie future et de la résurrection des morts que l’on veut me condamner. À peine l’Apôtre a-t-il prononcé ces paroles qu’une discussion bruyante s’établit entre pharisiens et sadducéens. Tous se lèvent, tous parlent à la fois, qui pour la croyance à la résurrection, qui pour la négation. C’est un pêle-mêle de récriminations et une confusion indescriptible à la faveur de laquelle l’Apôtre put tranquillement se retirer. Voilà ce qu’était l’état des esprits et comment des hommes notoirement hérétiques se trouvaient investis de la charge de juges des doctrines. Toutefois, parmi ces matérialistes de la chambre des anciens, deux justes faisaient contraste comme autrefois Loth parmi les habitants de l’ancienne Sodome, c’étaient Nicodème et Joseph d’Arimathie.

Nous connaissons d’une manière certaine plus de la moitié des soixante et onze membres du sanhédrin, et parmi eux presque tous les grands prêtres qui en faisaient partie. Cette majorité, ainsi que nous l’avons dit, suffit pour apprécier la valeur morale de l’assemblée, et, avant que les débats commencent, il est aisé de prévoir quelle sera l’issue du procès de Jésus.

Quelle peut être, en effet, l’issue de ce procès devant une première chambre composée de prêtres dégénérés, ambitieux et intrigants ? Ces prêtres, ils sont en majeure partie des pharisiens, c’est-à-dire des hommes d’un esprit étroit, donnant beaucoup à l’extérieur, d’une dévotion dédaigneuse, officielle et assurée d’elle-même. Ils se croient infaillibles et impeccables ; ils attendent bien le Messie, mais un Messie qui foulera aux pieds tous leurs ennemis, lèvera la dîme sur tous les peuples du monde, et consacrera toutes les prescriptions dont ils ont surchargé la loi de Moïse. Or l’homme qu’ils vont avoir à juger a démasqué leur piété feinte et amoindri la considération dont ils jouissaient. Il rejette les prescriptions qu’ils ont inventées et qu’ils mettent au-dessus de la loi ; il veut même abolir les dîmes illégales dont ils pressurent le peuple. N’est-ce pas plus qu’il n’en faut pour le rendre coupable à leurs yeux et digne de mort?

Quelle peut être l’issue du procès devant une deuxième chambre composée de scribes infatués d’eux-mêmes ? Ces docteurs, ils rêvent pour Messie un autre Salomon à l’aide duquel ils établiront à Jérusalem une académie savante qui verra accourir tous les rois de la terre, comme autrefois la reine de Saba. Or l’homme qu’ils vont avoir à juger, et qui se proclame Messie, a l’audace de béatifier les humbles d’esprit. Ses disciples ne sont que des bateliers ignorants, recrutés dans les recoins des plus obscures tribus. Sa parole, d’une simplicité outrageante, condamne devant les foules le langage hautain et les prétentions des docteurs… N’est-ce pas plus qu’il n’en faut pour le rendre coupable à leurs yeux et digne de mort?

Quelle peut être enfin l’issue du procès devant une troisième chambre qui compte en majeure partie, parmi les anciens, des sadducéens corrompus, contents de jouir des biens de cette vie et ne se souciant ni de l’âme, ni de Dieu, ni de la résurrection ? À leurs yeux, la mission du Messie n’est pas de régénérer le peuple d’Israël et l’humanité. Elle doit consister à centraliser dans Jérusalem tous les biens de ce monde, qu’apporteront, comme d’humbles esclaves, les païens vaincus et humiliés. Or l’homme qu’ils vont avoir à juger, loin d’attacher, comme eux, de l’importance aux biens et aux dignités de la terre, prescrit à ses disciples de s’en dépouiller. il affecte même de mépriser tout ce que les sadducéens estiment le plus : les généalogies, les étoffes soyeuses, les coupes d’or, les somptueux repas… N’est-ce pas plus qu’il n’en faut pour le rendre coupable à leurs yeux et digne de mort ?

Et ainsi, à ne s’en tenir qu’à la valeur morale des juges, l’issue du procès ne peut être que défavorable à l’accusé. Indubitablement, lorsque les trois chambres qui constituent le sanhédrin entreront en séance, nul espoir de bienveillance, ni de la part des grands prêtres, ni de la part des scribes, ni de la part des anciens.

L’étude du procès va bientôt confirmer cette triste supposition. Nous avons fini d’apprécier la valeur morale des juges ; il est temps d’étudier la valeur juridique de leurs actes.

                                                                                                        Dominique

1 : Nous avons une pensée pour Roland Soyer, qui par son site livres-mystiques.com, a permis l’accès à de nombreux textes spirituels, dont certains ne sont plus édités, et d’autres très peu connus. Pour accéder au document en entier cliquez ici.