Quelle est la langue originelle des Évangiles ?

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« La vérité ne fait pas violence, elle ne s’impose pas, il faut aller la chercher. Il faut, comme Abraham, accepter de quitter ses  présupposés, ses a priori, son confort, pour partir vers l’inconnu… »

Claude Tresmontant

   

  

   «  Pourquoi ai-je écrit ce livre ? Ce sont les manuscrits de la mer Morte (1) qui ont inspiré ce livre. Ils m’ont habitué à l’hébreu en usage au temps du Christ et, tout naturellement, dans le grec de l’Évangile de S. Marc j’ai reconnu en transparence cette même langue hébraïque, qui était simplement décalquée en grec. Mais cette intuition pouvait être fallacieuse, il fallait la vérifier scientifiquement. Les recherches techniques ont abouti à des preuves qui semblent décisives et qui portent également sur l’Évangile de  Matthieu et sur les documents utilisés par S. Luc. Mais alors les conséquences de ces constatations vont très loin : les Évangiles ont donc été rédigés bien plus tôt qu’on ne le dit habituellement. Ils sont beaucoup plus proches des faits. Ils ont une valeur historique de premier ordre. Ils contiennent des témoignages des disciples qui ont suivi et écouté Jésus.

Ces arguments scientifiques devraient réconforter les chrétiens et attirer l’attention des incroyants. Mais ils bouleversent les théories à la mode et donc ils seront âprement critiqués. Pour ne présenter au public que des démonstrations irréfutables, je poursuis depuis 20 ans des recherches minutieuses, qui seront exposées en de gros livres techniques. Mais on m’a demandé de ne pas songer seulement aux spécialistes et de faire connaître aussi au grand public les résultats actuels de ces 20 ans de travail. Voilà pourquoi j’ai rédigé ce petit livre, qui n’est qu’un aperçu préliminaire aussi simple que possible et sans discussions compliquées. Mais il est seulement l’indication des principales preuves et de leurs résultats logiques. Il ne cherche nullement à réfuter ceux qui professent des théories différentes. Au lecteur de comparer les arguments et de juger quels sont les plus scientifiques. (2) »

C’est Jean Carmignac qui écrit ces lignes en quatrième de couverture de son ouvrage : « La naissance des Évangiles synoptiques » (3). Mais qui est-il ? Un prêtre catholique et un intellectuel, de ceux qui ont l’intégrité en bandoulière et la modestie au cœur, ce qu’il faut reconnaître comme n’étant pas si fréquent. Écoutons le préciser ses intentions : « Mais j’ai tenu à ce que cet ouvrage ne contienne aucune polémique : je ne nomme et je ne vise personne. Je sais fort bien que les vues exposées ne sont pas conformes à la mode exégétique actuelle… J’expose le résultat des travaux poursuivis depuis avril 1963, donc depuis plus de vingt ans. C’est tout. Mes recherches m’ont convaincu, et je voudrais faire partager ma conviction ». Puis il finit par ces mots : « Je crois être sincère dans ma recherche de la vérité. Si l’on me présente des preuves convaincantes, je resterai toujours prêt à améliorer et même modifier mes conclusions actuelles. »

   Notre article va faire dialoguer Jean Carmignac avec un de ses contemporains, Claude Tresmontant, chrétien, philosophe, grand connaisseur de l’hébreu, dont l’ouvrage : « Le Christ hébreu » vient d’être réédité (4). Autant Jean Carmignac est tout en mesure, finesse dans l’art de vous convaincre, Claude Tresmontant est son contraire ; c’est un peu le Vésuve en irruption, un Paul moderne qui force le trait, s’emporte, peu importe les moyens du moment qu’il arrache notre adhésion. Néanmoins, son travail est tout aussi pertinent et argumenté que celui de Jean Carmignac, mais le ton est autre.

La langue que parlait Jésus de Nazareth

Quelle langue utilisait Jésus de Nazareth ? : « Le Seigneur enseignait en langue araméenne nous dit Claude Tresmontant, lorsqu’il parlait aux hommes, aux femmes et aux enfants de la Judée, de la Galilée, de la Samarie, puisque l’araméen était alors, dans les premières années du 1er siècle de notre ère, la langue populaire, la langue parlée. Il parlait en hébreu lorsqu’il s’adressait à des savants, à des théologiens, à ceux que nous appelons les scribes, ceux qui savaient lire et écrire et qui étudiaient les saintes Écritures hébraïques. »

Le style des Évangiles

Comment se définit le style d’écriture des Évangiles ? Rappelons, que jusqu’à ce jour, les divers papyrus découverts des quatre Évangiles ont tous été rédigés en grec.

Pour Jean Carmignac, le style des Évangiles n’est pas un style littéraire, plus ou moins artificiel. C’est un style simple, naturel, tout proche du style oral. Le rédacteur écrit à peu près comme il parle. On ne peut donc pas comparer l’œuvre du rédacteur au grec savant de Démosthène ou Platon, pas même au grec des auteurs à peu près contemporains des évangélistes comme Philon d’Alexandrie, Flavius Josèphe ou Plutarque. « Mais là n’est pas le problème : simple ou compliqué, naturel ou artificiel, un style respecte le génie d’une langue, sa philosophie implicite, sa personnalité inconsciente. Or précisément la langue des Évangiles m’apparaît de plus en plus comme une langue non grecque exprimée dans des mots grecs. C’était la langue à laquelle j’étais habitué par mes travaux sur les livres des Chroniques (5) et sur les manuscrits de la Mer Morte ; mais cette langue, au lieu de s’exprimer avec des termes hébreux, s’exprimait avec des termes grecs. L’âme invisible était sémitique, mais le corps visible était grec. »

Que sont ces sémitismes présents dans les Évangiles ?

Une explication pouvant justifier ces sémitismes contenus dans les Évangiles, serait de dire qu’ils proviennent de la langue maternelle des évangélistes. Étant d’origine sémitique, ils continuaient à penser selon des catégories sémitiques, et ils s’exprimaient maladroitement dans une langue grecque qu’il possédait mal (comme certains d’entre nous quand nous parlons anglais). Mais ce n’est pas aussi simple, le grec des Évangiles n’est pas un mauvais grec : il ne contient ni fautes d’accord, ni fautes de conjugaison, ni fautes patentes contre la syntaxe. Comme l’explicite Jean Carmignac, les Évangiles n’ont pas été composés par des Sémites qui savaient mal le grec. Ils ont été rédigés par des gens qui écrivaient bien, mais selon les procédés sémitiques, et qui ont été traduits en un grec bien correct par d’autres gens qui tenaient à calquer les termes des premiers. L’apparence est parfaitement grecque, trop grecque pour provenir de gens qui possédaient mal cette langue ; mais la réalité est parfaitement sémitique, tellement sémitique qu’elle ne peut provenir que de gens s’exprimant tout naturellement dans leur langue maternelle. Autrement dit : le grec des Évangiles n’est pas un mauvais grec, ni un grec maladroit : c’est un bon grec d’un traducteur respectueux d’un original sémitique, qui en conserve la saveur et le parfum.

Claude Tresmontant (6) parvient à la même conclusion, il fait le constat qu’une lecture attentive de l’Évangile de Matthieu, dans son état actuel, c’est-à-dire en son texte grec, ainsi que la lecture de l’Évangile de Marc, Luc et Jean, nous oblige à reconnaitre que l’on retrouve à chaque pas des expressions typiquement hébraïques, simplement décalqués en grec.

Qu’est ce que la Septante ou les Septante (7)

Dans l’introduction de son livre, « Le Christ hébreu », Claude Tresmontant explique : « Les quatre traductions en langue grecque que sont nos quatre évangiles ont été faites avec le lexique hébreu-grec auquel les frères et sœurs des communautés judéennes de la Diaspora (qui vivaient hors de la Palestine) de langue grecque étaient habitués, à cause de la traduction en langue grecque de la sainte Bibliothèque hébraïque (8). Elles sont farcies de mots hébreux non traduits, mais simplement transcrits en caractères grecs qui ne faisaient pas difficulté pour les frères et les sœurs des communautés judéennes, puisqu’ils y étaient habitués, et d’expressions hébraïques typiques traduites littéralement, qui étaient strictement inintelligibles pour les goïm (non juif) , mais parfaitement compréhensibles pour les Judéens. »

« Les Septante ont gardé le plus possible l’ordre hébreu des mots. L’hébreu aime mettre le verbe en tête, puis le sujet de la proposition. Les Septante font de même dans leur traduction grecque. Les LXX (Septante) ont voulu serrer leur texte au plus près. Ils sont souvent si près du texte hébreu que leur traduction en langue grecque devait être souvent inintelligible pour un païen… Mais dans l’ensemble leur effort a manifestement été de respecter le texte hébreu le plus possible, de le serrer au plus près, et tant pis pour le génie propre de la langue grecque !…

Lorsque nous retrouvons la structure, la composition, la forme, la constitution de la phrase hébraïque dans les Évangiles, nous pourrons être sûrs qu’il s’agit d’une traduction d’un texte hébreu en langue grecque, traduction qui a respecté, tout comme l’on fait les Septante, la structure et l’ordre de la phrase hébraïque. Cela ne se voit pas dans les traductions françaises de la Bible hébraïque, par ce que les traducteurs en langue française de la Bible hébraïque sacrifient l’ordre hébreu des mots au génie propre de la langue française. Ils mettent donc le sujet de la proposition en tête. Cela ne se voit pas non plus dans les traductions en langue française du Nouveau Testament grec, pour le même motif. »

   Approfondissant son explication, il précise à nouveau que, si nous retrouvons la structure, la composition, la forme, la constitution de la phrase hébraïque dans les Évangiles, nous pouvons être sûrs qu’il s’agit d’une traduction d’un texte hébreu en langue grecque, traduction qui a respecté, tout comme l’ont fait les Septante, la structure et l’ordre de la phrase hébraïque. Mais pourquoi les LXX (les Septante) ont-ils serré de si près les textes hébreux qu’ils avaient à traduire ? Pour une raison simple : « C’est que ces textes étaient à leurs yeux des textes sacrés. Il ne s’agissait donc pas à leurs yeux de les adapter, de les rendre tolérables pour des oreilles formées à la littérature grecque. Il s’agissait de rendre lisibles, pour les frères et les sœurs des communautés juives du bassin de la Méditerranée, des textes sacrés, écrits en hébreu, en faveur de frères et de sœurs qui ne savaient plus lire la langue hébraïque. Ce n’étaient pas des textes pour se divertir. C’étaient des textes pour s’instruire, les textes de la Torah (que les LXX ont traduit par Nomos, que nous avons traduit par Loi), des prophètes, des psaumes, des livres de sagesse. La traduction des LXX n’est pas une œuvre littéraire. C’est une entreprise théologique, qui a un but, une fonction, une raison d’être théologique : communiquer aux frères et aux sœurs des synagogues de la Diaspora le contenu des livres hébreux inspirés, transmettre l’information que ces livres contiennent, sans en perdre, si possible, une miette. Car une miette de ces Livres saints écrits en langue hébraïque est déjà un trésor. Rien ne doit être perdu. »

Pourquoi la majorité des exégètes refuse la présence de sémitismes ?

Jean Carmignac s’interroge : « Pourquoi cette hypothèse d’un original sémitique est-elle si souvent repoussée sans examen sérieux ? Que certains y répugnent, parce qu’elle les obligerait à réviser une partie de leur interprétation, c’est possible. Mais on ne peut tout de même soupçonner un tel motif (même inconscient) chez l’ensemble des exégètes. On a parfois fait remarquer que les spécialistes du Nouveau Testament ont trop tendance à se cantonner dans la grammaire grecque et à négliger l’étude des langues sémitiques, alors que les spécialistes de l’Ancien Testament, plus habitué à l’hébreu, en reconnaissant plus facilement les traces dans les Évangiles. »

Carmignac est tout à fait conscient que peu d’exégètes actuels sont enclins à considérer les arguments qu’ils avancent et les conclusions qu’il fait. Il se demande s’il pourrait avoir raison contre les tendances générales de la science officielle ? Pire que tout nous dit-il : « Sur plusieurs points je me trouvais en accord avec des théories soutenues aux siècles derniers et depuis lors contestées. »

La recherche sur les sémitismes, une quête commencée depuis plusieurs siècles

L’auteur découvre que c’est Érasme, en 1518, qui a deviné les premiers sémitismes, et que ce travail a été poursuivi avec passion par d’excellents philologues, notamment dans des universités d’Allemagne et des Pays-Bas. Traités et thèses consacrés à ce problème dépassent la centaine dans la période de 1550 à 1750, « Mais tout cela est oublié », nous dit-il.

Jean Carmignac détermine 9 catégories de sémitismes présents dans les Évangiles : les sémitismes d’emprunt, d’imitation, de pensée, de vocabulaire, de syntaxe, de style, de composition, de transmission, de traduction ; dont il donne clairement dans son livre l’explication et de nombreux exemples. Pour être tout à fait rigoureux, il ne conserve que les trois dernières catégories de sémitismes, ceux de composition, de transmission et de traduction ; et ce pour que l’on ne puisse objecter que ni la langue maternelle des auteurs, ni leur désir d’imiter la Septante sont à l’origine des sémitismes présents dans les textes évangéliques.

Mais déjà, dans les cinq premières catégories : emprunt, imitation, pensée, vocabulaire, syntaxe et surtout le sixième : style, la quantité des faits relevés dépassent de beaucoup ce qui est possible chez un écrivain influencé par sa langue maternelle ou par le prestige d’un texte vénérable.

Cette recherche sur les sémitismes a interrogé bien des personnalités, de la fin du XIXe siècle à nos jours. Carmignac relève quarante-neuf auteurs – dont il détaille le travail – et qui se prononcent pour une origine sémitique (hébraïque ou araméenne) des Évangiles. Bien sur, précise t-il, ceux-ci ne constituent qu’une petite minorité en face du grand nombre de ceux qui se prononcent pour une origine grecque. « Mais chacun de ces auteurs sait qu’il rame à contre-courant ; pour qu’il affirme sa position, il faut qu’il en soit convaincu par des arguments linguistiques décisifs. On remarquera la présence de six Israélites (…) dont le jugement est précieux à plusieurs titres : 1) ils connaissent fort bien l’hébreu, 2) ils ne sont pas suspects de vouloir favoriser l’une ou l’autre tendance de l’exégèse chrétienne, 3) ils savent qu’ils s’opposent ainsi à beaucoup d’autres Israélites qui cherchent à diminuer le plus possible la valeur historique des Évangiles. »

   Pour clore ce sujet, Jean évoque un point d’éthique intellectuelle : « … en exégèse comme ailleurs, la seule chose qui compte est la valeur des arguments et non pas la quantité ou la qualité de leurs défenseurs. » Ce que Claude confirme par ces mots : « La majorité n’est pas un argument en science… »

Ce que dit la tradition des Pères de l’Église

Il n’y a pas que la recherche sur la présence de sémitismes dans les textes évangéliques qui nous renseignent sur leur langue d’origine, il y a aussi la tradition, notamment ce que l’on nomme la tradition des Pères de l’Église, et ce qu’ils ont écrit de ce qu’ils savaient sur la composition des Évangiles.

Pour nous, l’argument décisif pour reconnaitre comme vraie leurs informations, c’est le fait que très rapidement, des divers mouvements juifs et non juifs qui se sont constitués sur la foi en Jésus, certains de ces mouvements ont voulu, peu à peu, rompre avec les origines juives de l’homme de Nazareth, pour créer une religion nouvelle : le catholicisme. Pourquoi, dans ce cas, parler d’Évangiles rédiger en hébreu ou en araméen ? Maintenir l’unique origine grecque des Évangiles était beaucoup plus logique pour prendre ses distances ; mais la rigueur morale, intellectuelle et spirituelle des Pères de l’Église les engagèrent à défendre la vérité des Évangiles ayant existé en langues sémitiques.

Matthieu est aussi sémitique que Marc, nous dit Jean Carmignac, et pour eux nous possédons le témoignage de nombreux Pères de l’Église. Papias, vers l’an 130 : « Matthieu réunit donc en langue hébraïque les logia (les dires de Jésus) et chacun les hêrmêneuse (traduit) comme il en était capable ».

Iréné, évêque de Lyon évoque en 180, dans son ouvrage : Contre les hérésies, que l’Évangile de Matthieu fut publier chez les hébreux dans leur langue. Eusèbe de Césarée, dans son Histoire Ecclésiastique, évoque Pantène, contemporain d’Irénée de Lyon, celui-ci se rendant aux Indes, trouva sa venue devancée par l’Évangile de Matthieu, et celui-ci était en caractères hébreux. Concernant l’Évangile de Marc, Jean Carmignac cite Clément d’Alexandrie et Origène.

Pour l’origine sémitique de l’Évangile de Jean, la conclusion est la même pour Claude Tresmontant, Jean Carmignac ne l’aborde pas dans son ouvrage, celui-ci restant centré sur l’analyse des trois premiers Évangiles.

Les conséquences pour la foi de ce débat sur les sémitismes

Cette réflexion sur la langue originelle des Évangiles n’est pas un travail demeurant sans conséquence et qui, naissant dans le champ restreint des spécialistes, y resterait. Non ! Les retombées de ces travaux « éclaboussent » à la périphérie, notamment la vie de foi des croyants, tout autant que ceux qui veulent comprendre en « vérité » les quatre évangiles.

Essayons de poser la problématique le plus clairement possible. Jésus a vécu en Palestine, ou Judée à l’époque, les langues en étaient l’hébreu et l’araméen. Si les Évangiles que nous possédons ont été rédigés en grec, c’est donc qu’ils l’ont été bien après les évènements de la vie de l’homme de Nazareth, l’on peut craindre alors, de cette rédaction tardive, un certain relativisme dans les faits et les paroles relatés : la tradition orale s’altère, les témoins privilégiés des événements sont morts, ou sont partis ailleurs. L’hypothèse soutenue est alors celle-ci : ce sont les communautés primitives chrétiennes qui ont, plus ou moins, rédigés les Évangiles, sur la base de quelques paroles et anecdotes conservées.

Par contre, si les Évangiles ont été rédigés en langues sémitiques, ils l’ont été rapidement après la mort et la Résurrection du Fils de l’Homme ; dés lors, les témoins toujours vivants, la tradition orale puissante,  les anecdotes de la vie du Maître ont beaucoup plus de probabilité de témoigner de la vérité des faits et de ses dires.

   Redonnons la parole à Jean Carmignac, homme de foi, qui expose les graves conséquences qu’induit ce problème, paraissant pourtant anecdotique, de la langue des Évangiles. Par là même, son intervention  deviendra la conclusion de cet article.

« Mais, en même temps que tout cela s’élaborait en moi, je percevais de mieux en mieux les conséquences de mes travaux dans le domaine de l’exégèse et de la théologie. Si vraiment Marc a été rédigé en hébreu ou en araméen, mais pas en grec, les dates de composition couramment admises doivent être révisées, non seulement pour lui, mais aussi pour Matthieu et pour Luc : tous sont alors plus anciens qu’on ne l’imaginait. Leurs rapports avec les témoins de la vie de Jésus deviennent beaucoup plus étroits (comme l’affirme Luc dans son Prologue). Les influences de la pensée grecque sont pratiquement inexistantes sur Marc, Matthieu et les sources de Luc. »

 « Bultmann (9) suppose que les évangiles sont la mise bout à bout de quantités de petits récits très courts inventés par les premières communautés chrétiennes pour exprimer ce qu’elles croyaient au sujet du Christ ; par exemple elles prêtent au Christ tel miracle pour dire qu’elles le croient d’origine divine, tout puissant, capable de rendre la vie… Bref, selon Bultmann, on mythologisait en écrivant les détails de la vie de Jésus, sous l’influence de la culture hellénique. Aussi, pense-t-il, il faut maintenant « démythologiser » les Évangiles si l’on veut obtenir la réalité historique. L’Évangile, selon lui, nous permet d’atteindre la foi des communautés chrétiennes (Jésus ressuscité, Fils de Dieu, né d’une Vierge, etc.) mais non la réalité historique. »

« Quant à nous, nous disons : si Jésus n’a pas fait et dit réellement ce que nous rapportent fidèlement les Évangiles, comment pouvons-nous croire en Lui ? On rencontre ici la différence essentielle entre la foi protestante et la foi catholique. La foi des protestants est en réalité la confiance ; la confiance que Dieu me sauvera et qu’il me sauve par Jésus-Christ. Cette notion de confiance peut, jusqu’à un certain point être détachée de la réalité historique. Pour les catholiques, la foi est d’abord adhésion de l’intelligence à des vérités révélées et cette adhésion n’est plus possible si les vérités révélées n’existent pas, si elles n’ont pas été révélées, si je ne puis les atteindre dans le contexte des faits historiques où elles ont été révélées… 

Le système de Bultmann est donc extrêmement dangereux. Malheureusement, il est vulgarisé en France et a influencé beaucoup de chrétiens… Bultmann pense en effet que les Évangiles ont été composés par les communautés hellénistiques de Corinthe, Ephèse, etc. Mais tout ceci est radicalement faux, si Marc et Matthieu ont été composés en hébreu, et si Luc a été écrit en dépendance de ce texte hébreu, alors il n’y a pas d’influence des communautés hellénistiques, puisque la composition du texte n’est pas dans leur langue. (10) »

                                                                                                         Dominique

 

 

1 : Les manuscrits de la mer Morte, également appelés manuscrits de Qumrân, sont un ensemble de parchemins et de fragments de papyrus principalement en hébreu, mais aussi en araméen et en grec, mis au jour entre 1947 et 1956 à proximité du site de Qumrân, alors en Transjordanie, dans douze grottes où ils avaient été entreposés. Parmi les documents découverts figurent de nombreux livres de l’Ancien Testament. Antérieurs de plusieurs siècles aux plus anciens exemplaires du texte hébreu connus jusqu’alors, ces manuscrits présentent un intérêt considérable pour l’histoire de la Bible. (Wikipédia)

2 : « La naissance des Évangiles synoptiques », Jean Carmignac, éditions : François-Xavier de Guibert.

3 : « Les Évangiles Synoptiques sont les trois premiers Évangiles, ceux de Matthieu, de Marc et de Luc. On les appelle ainsi parce qu’en bien des cas ils offrent des textes semblables, qu’on peut disposer en colonnes parallèles et comparer avec un seul regard. L’Évangile de Jean est la plupart du temps mis de côté même si dans certains travaux le tableau de comparaison fait figurer également le texte de Jean. » (Jean Carmignac)

4 : « Le Christ hébreu », Claude Tresmontant, éditions : Desclée de Brouwer poche.

5 : Les deux livres des Chroniques proposent une histoire d’Israël, depuis la création jusqu’au terme de l’Exil à Babylone. (Wikipédia)

6 : Pour ceux qui douteraient des compétences de Claude Tresmontant concernant l’hébreu, rappelons ce que disait de lui le grand rabbin de l’époque Jacob Kaplan : « Ce Juste parmi les Nations est l’homme au monde qui sait l’hébreu ; nous, nous savons de l’hébreu. »

7 : La Septante, que l’on nomme également les Septante, par ce qu’elle aurait été réalisé par 72 traducteurs (septante-deux), est la traduction en grec du texte de la Torah (Ancien Testament), et ce, vers 270 av. J.-C. (Wikipédia)

8 : Claude Tresmontant nomme ainsi les divers livres constituant la Torah, et que nous nommons Ancien Testament.

9 : Rudolf Bultmann, né le 20 août 1884 et mort le 30 juillet 1976, est un théologien allemand de tradition luthérienne. Fils d’un pasteur luthérien, il étudia à Tübingen, Berlin et Marburg avant de devenir lui-même professeur d’études néotestamentaires à Marburg. C’est dans cette université qu’il marqua d’une profonde influence nombre d’étudiants en théologie et en philosophie. (wikipédia)

10 : Extraits de l’interview que Jean Carmignac donna en 1976, intitulé : « Le système de Bultmann est extrêmement dangereux ».  Lien vers l’article